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Explication de texte : H. BERGSON, Essai sur les données immédiates de la conscience

 « Telle saveur, tel parfum m’ont plu quand j’étais enfant, et me répugnent aujourd’hui. Pourtant je donne encore le même nom à la sensation éprouvée, et je parle comme si, le parfum et la saveur étant demeurés identiques, mes goûts seuls avaient changé. Je solidifie donc encore cette sensation ; et lorsque sa mobilité acquiert une telle évidence qu’il me devient impossible de la méconnaître, j’extrais cette mobilité pour lui donner un nom à part et la solidifier à son tour sous forme de goût. Mais en réalité il n’y a ni sensations identiques, ni goûts multiples ; car sensations et goûts m’apparaissent comme des choses dès que je les isole et que je les nomme, et il n’y a guère dans l’âme humaine que des progrès. Ce qu’il faut dire, c’est que toute sensation se modifie en se répétant, et que si elle ne me paraît pas changer du jour au lendemain, c’est parce que je l’aperçois maintenant à travers l’objet qui en est cause, à travers le mot qui la traduit. Cette influence du langage sur la sensation est plus profonde qu’on ne le pense généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l’invariabilité de nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée. Ainsi, quand je mange d’un mets réputé exquis, le nom qu’il porte, gros de l’approbation qu’on lui donne, s’interpose entre ma sensation et ma conscience ; je pourrai croire que la saveur me plaît, alors qu’un léger effort d’attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. Pour lutter à armes égales, celles-ci devraient s’exprimer par des mots précis ; mais ces mots, à peine formés, se retourneraient contre la sensation qui leur donna naissance, et inventés pour témoigner que la sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilité. »

Henri BERGSON, Essai sur les données immédiates de la conscience

Introduction

Dans ce texte, Bergson entend montrer que les mots tout à la fois figent nos sensations et les transforment, que le langage « s’interpose entre ma sensation et ma conscience ». Pour ce faire, il part d’une expérience simple et même banale : je peux d’aventure goûter à quelque chose dont je n’avais pas mangé depuis mon enfance, par exemple une madeleine trempée dans une tasse de thé. Je suis incapable à présent de me souvenir précisément de cette saveur, mais je sais clairement que je l’appréciais jadis. Quelle n’est pas alors ma déception quand je ne retrouve pas mon émotion d’antan : je ne peux que constater que, décidément, les goûts changent avec l’âge. Pourtant, cette conclusion ne va pas de soi : je présuppose que, comme elle est sensation du même objet, la sensation est identique et que, par conséquent, ce sont mes goûts qui se sont modifiés. Mais « en réalité, il n’y a ni sensations identiques, ni goûts multiples » : chaque perception est singulière et à nulle autre pareille. Si je peux extraire de sensations en soi différentes une forme abstraite (la saveur de la madeleine en général), c’est parce que je les rapporte à un même objet désigné par un nom commun (la madeleine). Le simple fait de nommer me fait oublier la singularité des choses. Il me fait oublier également la singularité de chaque sensation de ces choses elles-mêmes singulières, pour en faire quelque chose d’invariable.
Cette « influence du langage sur la sensation », du reste, s’atteste également dans une autre expérience quotidienne : « quand je mange d’un mets réputé exquis », cette réputation s’interpose entre ma sensation et moi-même et m’incite à la trouver plus plaisante qu’en réalité je ne la trouve. Bref, le mot appauvrit le monde à mesure qu’il le nomme : il ne retient à chaque fois de chaque chose que les traits les plus saillants, de chaque sensation que les caractères les plus stables et les plus communs. Il perd la singularité des choses et dilue dans la généralité les fugaces impressions des consciences individuelles. Le problème ne vient pas de ce que les termes que nous employons sont trop imprécis : disposerait-on d’un mot pour chaque sensation, si fugace et si passagère soit-elle, que cela n’accroîtrait en rien notre richesse. Car le mot neuf inventé pour la sensation unique la figerait sous une dénomination stable et perdrait ce qu’il faut bien nommer sa processualité, c’est-à-dire la façon dont d’instant en instant elle se transforme.

I. Analyse détaillée du texte

1. Les mots figent les sensations et en font des choses

a) Exposé de notre thèse naturelle
Nous ne nous contentons pas de percevoir au présent : nous gardons mémoire des perceptions présentes et nous nous souvenons des perceptions passées. Nous avons alors tous fait l’expérience d’une saveur, d’un parfum qui nous ravissaient enfants et qui suscitent, maintenant que nous sommes adultes, de l’indifférence au mieux ou de la répugnance au pire. Le chocolat chaud qui me plaisait enfant m’écœure aujourd’hui : j’en conclus, tout naturellement, que mes goûts ont changé. Ce que je présuppose cependant, c’est bien la chose suivante : puisque le chocolat chaud a la même saveur maintenant et hier, c’est donc que je ne me rapporte plus à cette sensation de la même façon, que mon palais n’apprécie plus ce qui auparavant lui plaisait. Bref, ce serait l’appréciation subjective de la sensation qui change et s’altère, et non la sensation elle-même : la saveur du chocolat est identique à celle qu’il avait quand j’étais enfant, ce sont donc mes goûts qui ont changé. Mais qu’est-ce qui me prouve que cette sensation est identique dans le temps ? Et pourquoi suis-je tout naturellement persuadé que ce sont mes goûts qui changent, et non la sensation elle-même ? La réponse est simple : je « solidifie » mes sensations, je leur donne d’emblée une identité et une consistance, je les réifie, c’est-à-dire que j’en fais quelque chose de stable et de perdurant. Du coup, quand la sensation d’un objet (la saveur de la madeleine ou du chocolat) est trop différente de celle conservée dans mon souvenir, au lieu d’en conclure que toute sensation est singulière, j’en déduis que ce sont mes goûts et dégoûts qui se modifient, que ce qui me plaisait ne me plaît plus.

b) Réfutation de cette thèse : il n’y a dans l’âme que des progrès
En réalité, pourtant, « il n’y a ni sensations identiques, ni goûts multiples » : toute sensation se vit à l’instant présent et est aussi unique que cet instant même. Jamais le chocolat n’a exactement deux fois la même saveur : la sensation se colore à chaque fois de nuances fugitives, de touches complexes (dues par exemple à ce que j’ai mangé d’autre auparavant) qui en font toujours quelque chose de parfaitement singulier. Pourquoi alors les sensations qui accompagnent la perception d’un objet me semblent-elle à peu près identiques ? Tout simplement parce que je les nomme : dès que je parle de la saveur du chocolat, je donne à cette sensation une identité qui se répète d’une fois sur l’autre, je gomme sans même m’en apercevoir les menues différences qui font toute la richesse de la perception, je ne retiens de cette saveur que les traits les plus communs et les plus généraux, ceux-là précisément qui se répètent d’une fois sur l’autre.
Nommer, c’est donc tout à la fois isoler une sensation du flux continuel de percepts et la réifier en lui donnant une identité dans le temps, qu’à l’évidence pourtant elle n’a pas : comme l’affirme Bergson, « il n’y a guère dans l’âme humaine que des progrès », entendons par là des processus où tout change et se transforme de façon continue, par petites transitions insensibles (pour parler comme Leibniz), chaque sensation présente étant modifiée par la précédente et modifiant elle-même la suivante.

c) Les sensations se modifient de façon continue
Ainsi, une sensation ne se répète jamais exactement à l’identique, précisément parce qu’elle « se modifie en se répétant » : ce chocolat n’a pas la saveur de celui de mon enfance, parce qu’en fait les deux sensations sont distinctes. Le plus souvent, comme ces transformations sont continues et minimes, nous n’en avons pas conscience. Dans quelques cas cependant, quand je goûte à nouveau à un mets que je n’avais pas eu l’occasion de manger depuis longtemps, cette processualité constante des sensations m’apparaît. Mais comme je désigne ces sensations par le même mot, je me figure qu’elles doivent être identiques. J’en conclus alors soit que mes inclinations ont changé, soit que c’est l’aliment lui-même qui n’est pas le même : les madeleines ne sont plus ce qu’elles étaient, ils ont dû changer la recette de ce chocolat… C’est exact, mais plus que je ne le pense : à bien y réfléchir, il n’y a pas plus de madeleine en général, qu’il n’y a de saveur de madeleine en général. Toute chose est singulière, toute sensation aussi. Mais comme je désigne un ensemble d’objets par un nom commun (le chocolat), je me figure qu’il s’agit toujours peu ou prou de la même chose. Je réfère alors ma sensation à l’objet comme à un pôle d’identité et j’en conclus qu’à objet identique, sensation identique : puisque c’est le même chocolat, de la même marque, alors sa saveur doit être la même, et en ce cas ce sont mes goûts qui ont changé ; et si elle ne l’est pas, c’est que c’est la composition du chocolat a été modifiée. Dans tous les cas, je réfère toujours ma perception à un objet lui-même réduit à ce que son nom me permet d’en retenir.

2. Les mots perdent la singularité des sensations

a) Les mots transforment les sensations

Alors, « cette influence du langage sur la sensation est plus profonde qu’on ne le pense généralement », et c’est peu de le dire.
D’une part, c’est à cause du langage que je perds la singularité des choses. D’autre part, c’est à cause de lui que je perds également la singularité des sensations. Il faut même aller plus loin et affirmer qu’en plus de nous faire « croire à l’invariabilité de nos sensations », le langage nous « trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée ». Cette expérience, tout aussi quotidienne que la première, c’est celle que nous faisons quand nous goûtons à un plat tout auréolé de prestige : « le nom qu’il porte » et les valeurs dont ce nom est porteur s’interposent entre ce que je sens effectivement et ce qui, de la sensation, parvient à ma conscience. Il ne s’agit pas de dire que je peux me retrouver à manger un plat qu’au fond je n’apprécie guère, mais que je me force par peur de la sanction sociale : il s’agit bien plutôt d’un mets que je crois trouver bon, que je mange sans me faire violence, à cause de la puissance que son nom a sur mon esprit. Je sais que les truffes sont un champignon prisé et cher ; le nom lui-même est riche de toutes ces connotations. Il se peut alors que je croie authentiquement en apprécier la saveur, lors même qu’elle me déplaît.

b) Les mots ne retiennent que ce qu’il y a d’impersonnel dans les sensations

Les mots simplifient donc le réel, et c’est là même l’essentiel de leur fonction : ils permettent de classer les choses, de les ramener à des catégories communes où je peux en un instant me retrouver. Il appartient au nom d’avoir des « contours bien arrêtés », c’est-à-dire de rassembler un certain nombre d’objets ou de sensations pour les ramener au même, par exclusion de tout le reste. Le langage impose donc sa grille sur le réel, avec une brutalité d’autant plus marquée qu’elle n’est pas remarquée. Car enfin, le langage nous sert tout à la fois à classer le monde et à communiquer avec autrui. Il ne peut alors retenir de nos impressions fugaces, de nos perceptions fugitives, de nos sensations à chaque fois singulières que ce qui peut être partagé par tous les autres. Ainsi, de par leur constitution même, les mots ne retiennent des choses et des perceptions que ce qu’il y a en elles « de stable, de commun », c’est-à-dire d’identique à plusieurs cas et « d’impersonnel » : cette saveur que je nomme avec d’autres « chocolatée », c’est précisément ce qui, d’une fois sur l’autre, se répète quand je mange du chocolat (en oubliant toutes ces nuances perceptives qui d’une fois sur l’autre ne se répètent pas), et ce qui peut être ressenti par moi autant que par n’importe qui d’autre. Parce que nous sommes des êtres doués de parole, nous oublions tout ce qui est « individuel » dans nos consciences, tout ce qui fait que cette sensation n’est pas exactement la même que la sensation de l’instant précédent, et pas la même que celle ressentie par un autre que moi.

c) Le problème n’est pas celui de la pauvreté du langage

Les noms, communs par définition, seront toujours trop génériques pour des sensations singulières. Faudrait-il alors que chaque sensation soit désignée par un nom qui lui serait propre, c’est-à-dire qu’il y ait autant de noms qu’il y a de sensations, et pour chacune de leurs nuances ? En admettant qu’une telle solution soit possible, cela ne changerait rien au problème : le nom, même propre, même aussi singulier que la sensation qu’il serait censé désigner, la figerait toujours dans une identité stable, car il est incapable de rendre ce progrès par lequel toute sensation se transforme de façon continue. Certes, « il n’y a dans l’âme humaine » que des processus, or le nom, en plus de nommer toujours un concept et non une singularité, est fixiste et réifiant : il fige dans une identité stable ce qu’il désigne, il n’enregistre que le résultat, et non le progrès.

II. Intérêt philosophique

1. Les noms collent des étiquettes sur les choses

Nous retrouvons dans ce texte une thèse chère à Bergson, selon laquelle les noms collent des étiquettes sur les sensations et sur les choses, que nous nous bornons ensuite à lire : le langage permet de trier le réel, de le simplifier, de le faire rentrer dans de vastes catégories. Cet arbre-ci n’est pas celui-là, mais en les désignant par un nom commun, j’oublie tout ce qui fait leur singularité insubstituable. De même, ma joie d’aujourd’hui n’est pas exactement celle d’hier, ni même celle de la seconde passée : dans l’âme humaine, il n’y a que des transformations continuelles et continues, les sentiments et les sensations se modifient en permanence et d’un instant à l’autre. En nommant, le langage perd la singularité du réel et il le fige : le nom chosifie (ou réifie) ce qu’il désigne, parce qu’il est attentif au résultat et aveugle nécessairement au processus.

2. La simplification du monde est au service de l’action

Notre rapport aux choses comme à nous-mêmes est à ce point transformé par le langage que, lorsque nous faisons l’expérience de cette modification perpétuelle des sensations, qui ne sont jamais identiques à ce qu’elles étaient, nous affirmons tout naturellement que ce sont nos goûts qui ont changé. Il y a là sans doute l’indice d’une nécessité qu’il faut dégager : le langage simplifie certes le réel et le réifie, mais cette transformation nous est indispensable. Nous sommes en effet toujours placés dans l’urgence d’agir et d’œuvrer. Or, dans un monde où tout m’apparaîtrait comme singulier et sans comparaison possible, c’est l’action même qui serait empêchée par l’infinie diversité des choses. Le langage, tout comme l’intelligence dont il procède, est au service de l’action : c’est elle qui exige que l’on fige le réel, qu’on oublie les singularités, qu’on classe les choses, les sentiments et les sensations dans des catégories linguistiques fixes et fixées d’avance.

3. Mais un autre usage du langage demeure possible
Il n’y a donc pas lieu de déplorer la transformation que le langage fait subir à notre rapport au réel, aux choses, à autrui, à nous-mêmes enfin : simplifier, classer, ordonner, telles sont précisément ses fonctions premières. Mais il n’est pas dit que cet usage commun du langage en épuise toutes les possibilités : le poète, le romancier, ceux qui font œuvre des mots au lieu de seulement s’en servir comme moyens pour la communication ordinaire, ceux-là parviennent justement à nous redonner un peu de cette singularité perdue. Là est tout le génie de l’artiste : comme le disait déjà Mallarmé, les mots qu’il utilise sont ceux de tous les jours, et pourtant ce ne sont plus les mêmes, précisément parce qu’ils nous rendent la richesse du monde, autant que les profondeurs de l’âme humaine. Ainsi que Proust l’affirmait, lire un roman, ce n’est pas simplement lire une histoire, c’est voir le monde comme quelqu’un d’autre le voit, et par là contempler des paysages qui, sans cela, « nous seraient aussi inconnus que ceux de la lune ».

Conclusion

Jorge Luis Borges imaginait dans une de ses nouvelles un homme qui, dans sa folie, voulait dresser une carte au un unième, c’est-à-dire une carte à l’échelle du monde, pour qu’elle en soit enfin l’exact reflet. Telle entreprise était vouée à l’échec, parce qu’elle est absurde : le rôle d’une carte, c’est précisément de simplifier le monde qui nous entoure afin que nous puissions nous y retrouver. Il en va de même pour le langage : il perd la singularité des choses, mais cette perte est nécessaire. Il est alors d’autant plus remarquable que certains puissent s’approprier cette langue commune et impersonnelle par la médiation d’un style : le style en littérature, c’est précisément la façon qu’a un auteur de parler la langue que tous parlent, mais d’une manière qui n’appartient qu’à lui, nous redonnant alors la singularité des sentiments, des sensations, des émotions que perd le langage dans son usage ordinaire.

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