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Explication de texte : B. RUSSELL, Science et Religion

 « Il est évident, pour commencer, que toute l’idée du bien et du mal est en relation avec le désir. Au premier abord, ce que nous désirons tous est « bon », et ce que nous redoutons tous est « mauvais ». Si nos désirs à tous concordaient, on pourrait en rester là ; mais malheureusement nos désirs s’opposent mutuellement. Si je dis : « Ce que je veux est bon », mon voisin dira : « Non, ce que je veux, moi ». La morale est une tentative (infructueuse, à mon avis) pour échapper à cette subjectivité. Dans ma dispute avec mon voisin, j’essaierai naturellement de montrer que mes désirs ont quelque qualité qui les rend plus dignes de respect que les siens. Si je veux préserver un droit de passage, je ferai appel aux habitants des environs qui ne possèdent pas de terres ; mais lui, de son côté, fera appel aux propriétaires. Je dirai : « À quoi sert la beauté de la campagne si personne ne la voit ? » Il répliquera : « Que restera-t-il de cette beauté si l’on permet aux promeneurs de semer la dévastation ? » Chacun tente d’enrôler des alliés, en montrant que ses propres désirs sont en harmonie avec les leurs. Quand c’est visiblement impossible, comme dans le cas d’un cambrioleur, l’individu est condamné par l’opinion publique, et son statut moral est celui du pécheur.
La morale est donc étroitement liée à la politique : elle est une tentative pour imposer à des individus les désirs collectifs d’un groupe ; ou, inversement, elle est une tentative faite par un individu pour que ses désirs deviennent ceux de son groupe. »

B. RUSSELL, Science et Religion

Introduction

Dans ce texte, Russell entend montrer que la morale est « étroitement liée à la politique », entendons par là à la vie en communauté : elle est une « tentative » (sans doute « infructueuse ») pour concilier au sein du corps social des désirs individuels divergents, voire contradictoires, bref pour « imposer à des individus les désirs collectifs d’un groupe ». Ce qui est contraire au désir collectif est un mal, ce qui lui est conforme est un bien ; et inversement, quand un individu juge « mauvaise » une loi par exemple, c’est en fait parce qu’elle vient contredire ses propres désirs : se réclamer de la morale, c’est en fait toujours poser la supériorité de ses désirs sur ceux des autres.
Russell commence donc son texte par l’exposition d’un constat qualifié d’évident, et que la suite de son propos va tenter de fonder : chacun d’entre nous nomme « bon » ce qui est conforme à son désir et « mauvais » ce qui le contredit. Si nous avions tous les mêmes désirs, nous aurions donc tous la même définition du bien et du mal ; mais précisément, les intérêts particuliers divergent et se contredisent, ce qui vient menacer l’unité même du corps social. La seconde partie de notre texte peut alors établir que la morale est une invention sociale destinée à résorber le conflit : comme chacun juge du bien en fonction de ses seuls intérêts particuliers et que chacun s’oppose en ceci à tous ceux qui ont des désirs contraires, chacun se cherche des alliés, entendons par là des individus dont les désirs sont semblables aux siens, ou du moins compatibles. Quand un individu ne trouve aucun allié, il est mis au ban de la société et ramené au rang de pécheur. Quand un camp l’emporte sur l’autre, il lui impose de renoncer à la satisfaction de ses désirs, qualifiés de moralement coupables et mauvais ; et ceux-là même qui sont ainsi frustrés de leur satisfaction n’auront de cesse d’inverser la situation, c’est-à-dire de tourner le rapport de force en leur faveur en imposant leurs désirs au groupe. Le bien et le mal ne sont donc pas des valeurs éternelles existant en soi : ce sont des notions politiques érigées en normes absolues à seule fin d’assurer la paix sociale. Ce ne sont de fait que l’expression de rapports de force, toujours temporaires et toujours transitoires. Le conflit au fond demeure, et la tentative pour l’apaiser, certes nécessaire, est cependant dès le départ vouée à l’échec.

I. Analyse détaillée du texte

1. Le bien et le mal se définissent par rapport au désir

a) Position d’un constat
Russell part du constat d’une « évidence » sans toutefois s’en contenter, puisqu’il essayera de la justifier en raison : « toute l’idée du bien et du mal est en relation avec le désir ». Telle est du moins la tendance naturelle de chaque individu : ce qu’il désire est un bien, et ce qui facilite la satisfaction de ce désir est soi-même bon. Inversement, ce que je redoute est « mauvais » : le bon et le mauvais n’existent donc pas en soi, ils sont la conséquence d’une attitude subjective. Ce n’est pas parce que c’est en soi mauvais que je le redoute : c’est parce que je redoute quelque chose que je considère cette chose comme mauvaise ; en d’autres termes, bien et mal sont des appréciations subjectives qui ne reposent sur aucun état de fait objectif. Quand l’ensemble des sujets d’une communauté donnée considère une chose comme désirable, elle leur semble être bonne en soi : par exemple, comme il nous paraît à tous désirable d’être heureux, le bonheur nous semble bon ; et comme aucun de nous ne désire être détroussé et voir ainsi notre bien nous être dérobé, nous considérons que le vol est mauvais. Bien et mal ne sont donc que la conséquence d’un consensus tacite au sein d’une société donnée : est bien ce qui semble à tous désirable, mauvais ce qui paraît redoutable à tout le monde.

b) La contradiction des biens individuels
Dans le cas où les désirs sont similaires chez tous, le bon et le mauvais reçoivent chez chacun la même définition. Mais c’est dans les faits rarement le cas, et même sans doute jamais. « Si nos désirs à tous concordaient », nous nous accorderions naturellement sur ce qui est bien ou mal et « on pourrait en rester là », sans avoir besoin d’une morale tentant de définir un bien et un mal en soi : nous n’aurions pas besoin d’une morale, parce que le problème que la morale tente de résoudre ne se poserait même pas. Mais « malheureusement », nos désirs entrent la plupart du temps en contradiction les uns avec les autres : nos intérêts particuliers divergent, parce que l’intérêt des uns s’accomplit au détriment de celui des autres. Chacun affirme : « ce que je veux est bon » ; mais précisément ce que je veux n’est pas nécessairement voulu par tous. Davantage même : si j’obtiens ce que je veux, il est fort possible que j’empêche par là même autrui de satisfaire ses propres volontés. Je veux une chose, autrui également la convoite, et chacun d’entre nous considère qu’il est juste que ce soit lui qui l’obtienne. Ou alors je veux exactement le contraire de ce qu’autrui désire, en sorte que les satisfactions de nos désirs respectifs s’excluent mutuellement : c’est le cas dans la plupart des rapports sociaux. Par exemple, l’intérêt d’un fabricant est de vendre sa production le plus cher possible pour maximiser sa marge ; l’intérêt du client est de l’acheter au moindre prix pour diminuer ses dépenses. Pour le premier, il est normal que son travail soit récompensé par un bénéfice ; pour le second, ce bénéfice sera toujours excessif et injustifié : leurs définitions respectives de ce qui est bien et mal entrent ici en contradiction.

2. La morale est la tentative pour sortir de cette contradiction

a) Le désir du plus grand nombre définit le bien moral

Comment sortir alors de cette contradiction grosse de conflits ? La réponse de Russell est simple : par l’invention de la morale, cette tentative de poser un bien et un mal s’impose de la même façon à tous, « pour échapper à cette subjectivité » du bien et du mal définis par les désirs particuliers de chacun. Laissée à elle-même en effet, la situation risque de se détériorer au point de rendre toute vie en commun impossible : il faut donc une norme morale commune à tous.
Mon intérêt vaut toujours mieux que celui de mon « voisin » : j’aurai toujours naturellement tendance à penser que mes désirs ont une valeur supérieure aux siens, en les parant d’une vertu ou d’une « qualité » à même de les rendre « plus dignes de respect que les siens ». Mais cette justification morale vient toujours après coup et ne doit pas faire oublier l’essentiel : chacun, en quelque sorte, voit midi à sa porte, chacun se meut dans « l’évidence » que son désir est en soi le plus légitime et qu’il est juste de le voir satisfait. Dans sa recherche d’arguments prétendument « objectifs », la raison est toujours au service de l’intérêt particulier ; au reste, elle peut tout justifier, si tant est qu’il n’est pas de cause qui ne puisse trouver d’arguments pour sa défense, quelque absurde ou inepte qu’elle soit. Imaginons par exemple qu’il faille traverser un champ pour aller de la route à la mer ; le promeneur arguera qu’il se contente de passer, qu’il ne commet aucun dommage véritable, qu’il n’attente pas à la propriété de celui qui possède cette étendue d’herbe dont d’ailleurs il ne fait rien ; que ce dernier est un égoïste à courte vue qui veut jouir seul du privilège de voir la mer en empêchant les autres de la contempler ; de son côté, le propriétaire en question arguera qu’un passage ne fait rien à l’affaire, mais que cent par jour détruisent son herbe ; que les promeneurs n’ont qu’à faire un détour ; que ce droit de passage n’est qu’une tradition stupide que rien ne peut légitimer, qu’enfin il est chez lui, qu’il y fait ce qu’il veut et qu’il n’a pas à se justifier lorsqu’il veut y demeurer tranquille. Le nombre faisant la force et la force faisant le droit, « chacun tente d’enrôler des alliés », c’est-à-dire en fait des gens dont les désirs sont compatibles avec les siens, et antagonistes à ceux de l’autre : j’en appellerai aux autres promeneurs, il battra le rappel des différents propriétaires, les uns défendant le droit de passer, les autres d’interdire le passage.
Qui alors aura raison ? Qui devra triompher ? La réponse de Russell est simple : la force fait le droit, elle fait aussi la morale. Les plus nombreux verront leur cause triompher : c’est pour cela que les seuls actes communément réprouvés sont en fait ceux qui viennent contredire l’intérêt de presque tous. Le cambrioleur peut bien trouver son intérêt en dérobant le bien d’autrui ; mais comme tous sont susceptibles d’être ses victimes, celui-là est « condamné par l’opinion publique, et son statut moral est celui du pécheur ». Cependant, derrière cette hypocrite défense d’un bien moral et derrière cette accusation non moins hypocrite de la malignité du voleur se cache ici comme partout un calcul d’intérêt : si le vol est répréhensible, ce n’est pas parce qu’il serait mal en soi de voler, c’est parce que le vol vient contredire le désir de tous, hormis celui du voleur.

b) Il n’y a pas de bien en soi

Si donc on a tendance à croire que la morale pose l’existence de valeurs existant en soi, elle n’échappe en fait pas à « l’évidence » de sa relation au désir : la morale est « étroitement liée à la politique », entendons par là à l’ensemble des règles, explicites ou tacites, dont une société se dote pour rendre possible la vie en commun. Ce qui à chaque fois sera jugé bon, c’est en fait ce qui est compatible avec les désirs du plus grand nombre : on transfigure des actions en les dotant de qualités morales, on parle d’un bien et d’un mal pour forcer au respect ; mais il ne s’agit à chaque fois que de l’expression d’un rapport de force, où les désirs des plus nombreux doivent nécessairement triompher des désirs de quelques-uns. La morale est donc cette « tentative pour imposer à des individus les désirs collectifs d’un groupe » : le désir le plus répandu a force de loi et d’impératif contraignant, ce qui permet de justifier la sanction frappant tous ceux qui viennent le contredire.
Mais étant le fruit d’un tel rapport de force, la morale est un essai d’avance voué à l’échec, bref une tentative « infructueuse ». Ceux qui ne partagent pas les désirs du groupe ne se soumettent que contraints et forcés, et demeurent au fond d’eux-mêmes persuadés qu’on leur fait une injustice : n’est-ce pas simplement parce que leur désir n’est pas celui de la plupart qu’ils sont privés, sans autre raison, d’une satisfaction en soi légitime ? Aussi les individus frustrés de l’accomplissement de leurs intérêts particuliers n’auront-ils de cesse de modifier le rapport de force et de le soumettre en leur faveur en se trouvant de nouveaux alliés capables de faire pencher la balance de l’intérêt de leur côté. Telle est donc la contradiction qui vient ruiner par avance la morale et ses ambitions : elle prétend poser des normes valant en soi, mais elle n’est que l’expression d’un rapport de force comme tel passager et transitoire. Le bien qu’elle tente de définir absolument est donc susceptible de varier : cela explique que dans une société donnée, les notions de bien et de mal aient à ce point changé dans le temps : ce comportement, que nous considérions comme si répréhensible hier, est depuis, comme on dit, passé dans les mœurs et nul ne songerait à présent à le blâmer.

II. Intérêt philosophique

1. Position du problème : la définition subjective du bien

Il est un point sur lequel l’accord avec la thèse de Russell semble facile : il est vrai que la raison peut toujours tout justifier et qu’il n’est aucun comportement qui ne puisse recevoir l’appui d’arguments rationnels. Le cambrioleur dont il est question dans notre texte pourrait fort bien arguer d’une répartition injuste des richesses, d’une enfance malheureuse, et plus généralement se servir de la malignité du monde pour justifier sa propre méchanceté : il a certes fait des victimes, mais il est d’abord victime d’une immense violence sociale qui a contraint ses désirs et l’a poussé vers le vol, dernier moyen à sa disposition pour les satisfaire. En d’autres termes, il semble effectivement évident que nous définissons subjectivement le bien et le mal en fonction de nos intérêts particuliers, et que l’appel fait à la morale ou à la justice est pour une large part d’une écœurante hypocrisie.
Faut-il pour autant s’en tenir à ce constat désolant ? En d’autres termes, le bien et le mal sont-ils insusceptibles d’une détermination objective ? Suffit-il que mon désir me semble bon pour qu’il le soit effectivement ? Au reste, quand je joue au jeu hypocrite de la justification, n’ai-je pas en mon for intérieur et dans le secret de ma conscience parfaitement conscience de cette hypocrisie même ?
Selon Russell, la morale n’est que l’expression d’un rapport de force social ; mais n’est-ce pas exiger trop peu de la morale elle-même en la comprenant à partir de ce qu’elle exclut pourtant ?

2. Le devoir moral se définit par l’exclusion de l’intérêt particulier

En effet, est-il si « évident » que le bien et le mal soient en relation avec le désir ? Que j’aie envie d’accomplir mes désirs, cela est un fait. Mais est-il si certain que je considère inévitablement leur satisfaction comme un bien ? La réponse kantienne est négative : même si le plus vertueux des hommes ne peut faire disparaître en lui la tentation du désir, le plus criminel ne saurait faire taire en lui cette voix de la conscience qui en silence le juge et le condamne. Tel est bien le sens de l’exigence morale selon Kant : est morale l’action qui pourrait être voulue universellement par tous les êtres rationnels ; en sorte que l’universalité du vouloir est le seul critère de la moralité non seulement de l’action, mais même de l’intention qui y préside.
Or les désirs, issus de ma sensibilité, sont par définition particuliers : céder aux désirs, ou plus précisément faire passer leur satisfaction avant la loi morale qui s’impose à tous sous une forme impérative, c’est déjà sombrer dans la malignité. Celui qui cède à son désir ou qui ne consent à faire son devoir que lorsque ce dernier ne contrarie pas ses intérêts, celui-là est déjà moralement coupable, et il le sait très bien : s’il n’éprouvait pas, de l’intérieur de lui, sa propre culpabilité, il ne serait pas à ce point assoiffé de justifications. Si j’étais réellement convaincu que mon désir est en soi un bien, je n’aurais pas autant besoin d’invoquer des raisons et des arguments pour me dédouaner de mon acte : ce qu’il faut faire, je le sais très bien, et si je ne le fais pas, je me sais coupable. C’est précisément pour cette raison que je cherche à me justifier non d’abord devant les autres, mais surtout devant moi-même, justification qui est toujours en fait une déculpabilisation, aussi dérisoire qu’inefficace, si tant est qu’on ne saurait se mentir à soi-même.

Conclusion

C’est donc parce qu’il comprend l’impératif de la moralité à partir du désir, alors qu’il en est en fait la négation, que Russell réduit la morale à une tentative infructueuse. Certes, il y a des criminels et des hommes méchants ; mais contrairement à ce que dit Russell, ils trouvent en eux-mêmes leur juge le plus sévère, sans quoi ils ne passeraient pas leur temps à s’inventer des excuses.

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