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Dissertation : Est-il absurde de désirer l’impossible ?

Introduction

Au moins depuis Aristote, on a coutume de distinguer possible, réel et nécessaire : le nécessaire, c’est ce qui ne peut pas ne pas être ; le réel, c’est ce qui est ; le possible, c’est ce qui peut être. De ce point de vue, l’impossible, c’est ce qui ne peut pas être, ce qui n’est pas à présent réel, qui ne l’a jamais été et ne le sera jamais : l’impossible, ce n’est pas simplement l’irréel voire l’improbable, ce n’est pas seulement ce qui n’est pas, c’est ce qui n’a aucune possibilité d’être. Or comme l’affirmait Leibniz, ce qui ne peut pas être, c’est le contradictoire : un cercle carré est une contradiction dans les termes, et donc une impossibilité absolue. Tel est le principe fondamental de la logique, le principe de contradiction selon lequel l’être ne se contredit pas, et le contradictoire est impossible. Cette porte ne peut pas être à la fois uniformément grise et non grise ; cet animal ne peut pas être à la fois un oiseau et un mammifère : quand nous attribuons à un même sujet deux prédicats contraires qui s’excluent l’un l’autre, nous formons un jugement contradictoire, lequel est nécessairement faux, parce que l’objet qu’il décrit ne peut pas exister. Du seul point de vue logique donc, l’impossible est toujours absurde, c’est-à-dire qu’il n’a aucune signification véritable : l’impossible est le contradictoire et le contradictoire ne peut jamais avoir le moindre sens ni la moindre valeur de vérité. Pourtant, lorsque nous quittons la seule sphère de la pensée rationnelle, tout se passe comme si l’impossibilité reprenait tous ses droits : qui n’a pas fait l’épreuve de la déchirure entre deux désirs, exigeant pareillement satisfaction, mais dont les satisfactions réciproques s’excluent mutuellement ? Je veux réussir mes examens, mais je ne veux pas fournir les efforts nécessaires pour y obtenir un succès certain ; je veux qu’il ou elle n’aime que moi, mais demeurer libre d’en aimer d’autres ; je veux être riche, sans consentir pour autant à travailler. Si tous nous sommes pétris de désirs contradictoires, alors l’expérience du désir est bien celle d’un contentement qui ne pourra jamais être réel, en sorte que la question se pose : est-il absurde de désirer l’impossible ? Comment en effet concevoir que l’on puisse désirer ce que par définition l’on n’obtiendra jamais, comment ne pas voir de l’absurdité dans une vie qui, elle-même et d’elle-même, se voue à la souffrance de l’insatisfaction ? Peut-être alors ne désirons-nous jamais l’impossible comme impossible : la contradiction entre nos désirs ne nous apparaîtrait justement pas comme telle, en sorte qu’il suffirait à la raison de la rendre manifeste pour nous détourner de l’absurdité. À moins toutefois que la satisfaction ne soit pas là où on le pense : si le désir contenté s’avère toujours décevant, n’est-ce pas en fait parce que le plaisir se trouve dans le fait de désirer lui-même ? Mais dans ce cas, désirer l’impossible, ne serait-ce pas le moyen le moins absurde pour rencontrer un vrai bonheur ? N’est-ce pas aussi ce qui nous pousse, contrairement aux animaux qui n’ont que des besoins, à transformer le réel par notre travail, à l’aménager pour le plier à nos volontés, bref, à rendre possible ce qui ne l’était pas ?

I. La contradiction du désir

Si l’impossible, c’est ce qui n’est pas à présent et ne pourra jamais être, alors quel sens y aurait-il à le désirer ? Désirer l’impossible, ce serait désirer l’insatisfaction. Or le désir désire être satisfait et résorber ainsi la morsure du manque. Par suite, il serait impossible de désirer l’impossible comme impossible : en d’autres termes, si l’impossible peut d’aventure nous sembler désirable, c’est parce que son impossibilité même de prime abord ne nous apparaît pas. Quelle est donc cette impossibilité inapparente ? Sans doute faut-il ici songer à Platon quand il décrit le désir comme une hydre aux multiples têtes : il appartient à la nature du désir de se porter sur une multitude d’objets considérés séparément comme autant de biens, mais dont l’obtention est à chaque fois exclusive, et voilà ce qu’au moment du désir nous ne comprenons pas. Don Juan, qui incarne chez Kierkegaard le stade esthétique, qui donc est le désir fait homme, est écrasé par cette contradiction, laquelle fait tout son désespoir : il est à jamais insatisfait parce qu’il ne comprend pas que son insatisfaction vient de lui, et non du monde. Il croit qu’aucune femme n’est assez belle pour qu’il puisse l’aimer toujours, sans comprendre qu’en fait il n’en aime aucune, qu’il aime simplement être aimé et qu’il se désintéresse d’une femme sitôt qu’elle lui offre l’amour qu’il recherche. Ce qui l’attire, c’est la conquête plus que la possession : lui donner l’amour qu’il demande, c’est du même coup reconnaître qu’on n’a plus rien à lui offrir qui pourrait encore l’intéresser. Don Juan est donc pénétré de deux désirs contradictoires : son désir de conquête rend impossible son désir de rencontrer effectivement l’amour, et réciproquement. Ce n’est donc pas qu’il désire l’impossible comme tel : il a des désirs incompossibles, c’est-à-dire dont les satisfactions s’excluent réciproquement. Pour dépasser l’absurdité désespérante de sa situation, il lui suffit alors de comprendre que l’impossibilité ne vient pas du monde, mais de son désir lui-même : ce n’est pas le monde qui est mal fait, c’est son désir qui se contredit lui-même. C’est en un sens aussi ce qu’affirme Épicure lorsqu’il nous propose de faire le tri entre nos désirs : les désirs vains, ceux qui ont l’imagination pour principe et non la sensation, sont destinés à être insatisfaits non à cause du monde, mais du fait de leur propre contradiction. Désirer l’immortalité par exemple, c’est se condamner à l’insatisfaction, et il serait stupide passablement d’en accuser le monde : ce n’est pas la mort qui est un destin funeste, c’est le désir d’immortalité qui contient en lui-même une contradiction indépassable. Celui qui voudrait être immortel se figure qu’en allongeant la durée de la vie, on augmente la quantité de plaisir ; or le plaisir n’est pas une quantité, mais un état, une qualité, comme telle insusceptible de degré. Qu’importe alors de vivre cinquante ans ou un millier d’années : un bonheur parfait n’est pas plus intense de durer plus longtemps. Celui qui désire l’immortalité mécomprend donc la nature du bonheur. Pire même : en posant comme désirable ce qui ne l’est pas, il se rend malheureux ici et maintenant, puisqu’il se persuade que son plaisir dépend de quelque chose que de toute manière il n’obtiendra jamais. Les désirs vains sont par nature illimités : ce qui est censé les contenter ne les contente en fait jamais, parce qu’ils en veulent toujours plus. Tel est le signe de leur insigne contradiction et il suffit de s’en rendre compte pour revenir à plus de raison, c’est-à-dire pour dépasser leur absurdité.

II. Désir et dépassement du donné

Ce n’est pas le train du monde qui rend impossible la satisfaction de certains désirs : c’est le désir lui-même qui est pétri de contradictions. Faudra-t-il alors qualifier d’absurde l’existence qui n’aura pas réussi, par un effort sublime de la volonté, à dépasser tout désir et tout appétit ? Or comme un tel dépassement est à l’évidence une conduite destinée à demeurer sans exemple, n’est-ce pas d’avance réputer absurde la vie humaine elle-même ? Ou alors n’est-ce pas plutôt Épicure lui-même qui aurait mécompris la nature du désir et celle de la satisfaction véritable ? Il suffit de penser à l’exemple pris par Pascal dans ses Pensées : cet homme qui court derrière son chien à la poursuite d’un lièvre, que cette chasse amène à battre la campagne une journée entière, refuserait sans nul doute une proie si piteuse si on venait à la lui offrir. Manière de dire que lorsque nous désirons quelque chose, ce n’est jamais cette chose qui est au fond l’objet de notre désir : le désir désire désirer, il se nourrit de sa propre faim. S’agit-il là d’une contradiction le privant par avance de tout sens ? Non pas si l’on comprend enfin que la satisfaction est plus dans la poursuite que dans le contentement. Et c’est précisément ce qu’affirme Rousseau lorsqu’il soutient qu’on n’est « heureux qu’avant d’être heureux ». C’est en fait l’obtention de ce qu’on désirait qui est toujours décevante. En d’autres termes, le désir est à lui-même sa propre fin, et sa propre satisfaction. C’est pour cette raison qu’il est toujours désir de l’impossible, impossibilité qui elle-même n’a rien à voir avec la stricte impossibilité logique (le contradictoire) : ce qui contente le désir, c’est de désirer non un impossible, mais un pur possible, c’est-à-dire une possibilité qui ne se réalisera jamais. Dès que le possible désiré devient réel en effet, le désir s’en détourne et se met à la recherche d’un autre objet : ce n’est pas alors qu’il est absurde de désirer, c’est bien plutôt que la satisfaction n’est pas là où l’on a naïvement tendance à le penser. Davantage même : lorsque Épicure recommande de nous en tenir aux désirs naturels et nécessaires (boire lorsqu’on a soif, manger lorsqu’on a faim), il réduit en fait la sphère désirante aux seuls besoins. C’est pourquoi d’ailleurs, quant au bonheur, il fait des animaux nos modèles. Mais précisément, comme l’affirme Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit, les animaux « ne restent pas devant les choses sensibles comme si elles étaient en soi, mais ils désespèrent de cette réalité et dans l’absolue certitude de leur néant, ils les saisissent sans plus et les consomment ». Ce qui caractérise les animaux en effet, c’est qu’ils n’ont jamais que des besoins : ils prélèvent dans la nature de quoi les satisfaire et s’en trouvent contents. L’animal est d’emblée parfaitement tout ce qu’il est, il mène au sens propre une existence sans avenir, il est incapable de se changer lui-même, et encore moins de modifier son monde. Pour l’animal donc, il n’y a aucun possible : il est tout ce qu’il peut être et son monde ne peut être autre chose que ce qu’il est déjà. N’ayant pas conscience de sa propre existence, n’étant rien à ses propres yeux sinon un pur néant, l’animal désespère du monde, c’est-à-dire n’en attend rien et n’a rien à en attendre : les vaches ne regardent pas passer les trains, elles n’attendent pas leur venue, mais existant sans avoir la conscience d’exister, elles ne savent que prélever des choses dans le réel et les anéantir par la consommation. La vache broute de l’herbe et la digère, c’est-à-dire l’anéantit : n’étant rien pour elle-même, elle n’est rien d’autre qu’une pure puissance d’anéantissement. L’homme en revanche n’est jamais tout ce qu’il peut être, son présent n’est pas la simple continuation de son passé. Parce qu’il a conscience de sa propre existence, il peut faire retour sur elle et la transformer ; il peut aussi et surtout, du même coup, transformer le monde par son travail : pour l’homme et pour l’homme seul, le réel n’est pas le tout de l’être. Au contraire, ce donné naturel, l’homme le prend et le nie : par son travail, il cultive et modifie la nature, il la plie à ses volontés, il la met à son service, il l’aménage ; bref, il ne se contente pas de la prendre telle qu’elle est, il la transforme pour rendre possible ce qui naturellement ne l’était pas. Il nous est impossible de voler et si nous étions des êtres de pure nature (des animaux), nous nous serions tenus à cette impossibilité première, qui au reste ne nous serait jamais apparue comme impossibilité (la vache ne regrette pas de ne pas savoir nager). Mais nous sommes des êtres spirituels pour qui le donné ne suffit pas : c’est parce qu’il nous est naturellement impossible de voler que nous désirons le faire, et par notre travail, par notre technique, nous avons rendu possible ce qui par nature ne l’était pas. Désirer l’impossible alors, ce n’est rien d’autre que désirer tout court. Et cela est la marque de la dignité humaine.

Conclusion

Parce qu’il est un être conscient de sa propre existence autant que du monde, l’homme est un être pour qui le donné jamais ne suffit. C’est pour l’homme et lui seul qu’il y a du possible, c’est-à-dire aussi de l’impossibilité. Et rendre possible ce qui ne l’était pas, dépasser le présent pour plier le donné à notre vouloir, voilà le secret de la grandeur humaine. Tel est le sens de la leçon hégélienne : l’homme est l’être qui dépasse le réel donné vers le possible, il est celui par qui le possible advient, c’est-à-dire aussi celui par qui est l’histoire, qui n’est rien d’autre que celle de notre acharnement à rendre possible ce qui ne l’était naturellement pas. C’est pourquoi « rien de grand ne s’est accompli sans passion » : c’est parce que le désir est toujours désir de ce qui n’est pas que l’homme, jamais, ne se contentera de ce qui est. L’absurdité alors, ce serait bien plutôt de nier la grandeur du désir en mécomprenant que c’est lui qui, en nous empêchant de nous contenter du donné, nous ouvre à la possibilité de l’humanité même.


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